Eh oui, ça y est : le CD "violon bidon" de chansons écrites par les soldats de la première guerre mondiale et de leurs musiques populaires est maintenant enregistré. On attend désormais la sortie de l'album chez Hortus, d'ici le printemps, dans sa collection "Les Musiciens et la Grande Guerre". http://www.editionshortus.com/collection_mgg.php

Une chronique du CD… La suite… à la suite !

La Montagne, octobre 2016
La Montagne, octobre 2016
Une partie de l'équipe de la seconde session, de haut en bas et de gauche à droite : Daniel Muringer, Roger Lenoir, Noé Michaud, Philippe Gibaux, Michaël Wright, Paul Grollier & Claude Ribouillault.
Une partie de l'équipe de la seconde session, de haut en bas et de gauche à droite : Daniel Muringer, Roger Lenoir, Noé Michaud, Philippe Gibaux, Michaël Wright, Paul Grollier & Claude Ribouillault.
Enregistrement d'un chant, à droite Emmanuel Pariselle.
Enregistrement d'un chant, à droite Emmanuel Pariselle.

Le spectacle a bien eu lieu à Verdun le 18 juin 2016, Violon-Bidon à 20h00 !!! http://memorial-verdun.fr/event/violon-bidon-claude-ribouillault

Exposition "La Musique au fusil" :

Claude RIBOUILLAULT, chercheur et musicien, auteur de nombreuses conférences sur les musiques et musiciens populaires durant la grande guerre, ainsi que de l’ouvrage “La musique au fusil”, éditions du Rouergue, 1996, Grand Prix de l’Académie Charles Cros en 1997, Prix des Muses au salon MUSICORA en 1997 (Réédité en 2014), propose une scénographie vivante, une soixantaine d'instruments réalisés par les soldats, "détournés" ou "retournés". Ces
violons, archets, mandolines et autres banjos sont associés à des panneaux peints contenant les textes, à des agrandissements des très nombreuses photos d’époque, pour la plupart inédites. Il faut y ajouter les cahiers de chansons manuscrits, les feuilles volantes plus ou moins officielles, les "petits-formats", les livres et recueils contenant des chansons, et toutes sortes d’objets liés au thème. Bien sûr les deux côtés du front sont évoqués et représentés par des objets ou des images.

 

Tarif de base : Exposition 3000/4000 € TTC / mois + voyages et hébergement pour 2 lors de l'installation et du démontage. Conférence/visite d'inauguration offerte.

 

Animation sous forme de conférence/spectacle avec marionnette, instruments, chansons, seul ou à deux (voir "Cabaret d'la puce qui r'mue"). Spectacle seul + débat : 400 € TTC + voyage & hébergement.

Intervention d'une journée à 2 avec petit spectacle, atelier d'écriture de chansons et atelier de fabrication d'instruments : 1000 € TTC + voyages & hébergements

Voir plus loin dans cette rubrique l'article suivant :

La lutherie sauvage : art des solutions et message latent…

Le "Hall de la chanson" à Paris vient de mettre en ligne un texte et des vidéos de la conférence que j'y avais faite. Voici le lien :

http://www.lehall.com/medias/video/creations-chansonnieres-des-soldats-de-la-grande-guerre

L'exposition est terminée à Parthenay (79) avec un vernissage et un spectacle-conférence. Voici le visuel de L'UPCP Métive.

exposition du 12-09 au 19-10-2014, spectacle "L'art des solutions" le 17 octobre.
exposition du 12-09 au 19-10-2014, spectacle "L'art des solutions" le 17 octobre.

Quelques images du vernissage :

Quelques souvenir de l'exposition du mois d'août, des spectacles et animations à Anost, fête de la vielle, en Morvan.

Article de Sophian Fanen dans Libé !

Vidéo de l'interview par Clément Rochefort, sur France-Musique, le 09/06/2014

Les tranchées, berceau musical


Entre 1914 et 1918, la rencontre entre soldats bretons, parisiens et jazzmen américains projette la France dans le nouveau siècle. Rythmes endiablés, nouveaux instruments, l’Historial de Péronne retrace cette épopée vers la modernité.

Retrouvez cet article sur le site de Libération : http://next.liberation.fr/musique/2014/06/06/les-tranchees-berceau-musical_1035413

Quelques images du vernissage du 06/06/2014 à La Châtre (Indre) :

Durant le vernissage de La Châtre, photo de Renée Dalot. Merci à elle !
Durant le vernissage de La Châtre, photo de Renée Dalot. Merci à elle !

Quelques images du vernissage du 29/03/2014 à Domérat (Allier) :

Merci pour les photos à Pascale Lescure, directrice de la médiathèque.

Un énorme merci à Corinne Lefebvre, qui a remué ciel et terre (et frappé aux bonnes portes, communales, départementales…) pour que l'exposition ait lieu !

Merci enfin à Christine pour le coup de main.

Et après, dès debut juin :

Le visuel de l'exposition à venir à La Châtre, du 6 juin au 17 août 2014
Le visuel de l'exposition à venir à La Châtre, du 6 juin au 17 août 2014

Animations en Normandie (janvier). Quelques images et de beaux souvenirs…

au collège de Caudebec-en-Caux, photo de Yves.
au collège de Caudebec-en-Caux, photo de Yves.

L'expo "La musique au fusil" est à St-Flour (15) et visitable jusqu'au 27 mars !

Voici quelques images, que je complèterai les jours suivants !

Un couplet d'une chanson copiée par mon grand-oncle Henri Gaultier en 1917, alors qu'il était prisonnier en Allemagne, à Hoppecke. Enregistrée durant ma conférence en janvier 2014 au Musée de la Haute-Auvergne, à St-Flour (Cantal). Chanson d'avant la guerre (source introuvable) prenant un sens particulier à ce moment du conflit.

Nouvelle couverture de "La Musique au Fusil", sortie en janvier 2014
Nouvelle couverture de "La Musique au Fusil", sortie en janvier 2014

Bricolage & Musique… contre la Guerre !

 

 

1914-1918… Après une semaine de première ligne, de sang et d’horreur, les soldats se retrouvent pour de longs mois en seconde ligne, ou pour des années en camp de prisonniers. Le temps est long, surtout quand l’esprit est accaparé par l’idée de la mort, l’obsession du hasard qui garde en vie ou tue sans discernement… Pour meubler ces moments d’inactivité et de gamberge, une stratégie industrieuse se met en place ; tout un petit artisanat entreprend d’utiliser comme matières premières les morceaux de bois et de métal laissés par les combats. L’ironie la plus forte consiste alors, à partir d’objets qui caractérisent clairement la guerre, comme un casque, un bidon d’attirail, à réaliser de quoi oublier un instant le contexte pesant. Mandolines – casques ou violons - bidons deviennent dérision et poésie. On pleure, lors de ces concerts improvisés, sur les petits bonheurs absolus que les boucheries ne pourront jamais écraser…

 

épinette de facture amateur, camp de Königsbrück, Français en Allemagne, 1914-1918
épinette de facture amateur, camp de Königsbrück, Français en Allemagne, 1914-1918
Soldats allemands, instruments bricolés, seconde ligne, 1914-1918
Soldats allemands, instruments bricolés, seconde ligne, 1914-1918

La lutherie sauvage : art des solutions et message latent…

 

 

Après une semaine de première ligne, de sang et d’horreur, les soldats se retrouvent pour de longs mois en seconde ligne, ou pour des années en camp de prisonniers. Le temps est long, surtout quand l’esprit est accaparé par l’idée de la mort, l’obsession du hasard qui garde en vie ou tue sans discernement… Pour meubler ces moments d’inactivité et de gamberge, une stratégie industrieuse se met en place ; tout un petit artisanat entreprend d’utiliser comme matières premières les morceaux de bois et de métal laissés par les combats pour constituer une production variée et souvent commercialisable (instruments de musique, bagues, vases, encriers, briquets…).

 

Il est banal de constater que la capacité à se coltiner aux matériaux, à “bricoler”, tout comme l’habitude de chanter en société, étaient, au début du XXe siècle, beaucoup plus fortes qu’aujourd’hui. Autre équivalent entre les deux genres donc : la valorisation naturelle mais renforcée par le poids des circonstances de pratiques alors socialement installées.

 

Se fabriquer un instrument, qu’on l’ait déjà fait auparavant ou non, passer de l’idée au concept et du concept à un réel plus ou moins ressemblant, étaient des démarches assez répandues. On ne s’étonnera pas de voir, donc, aux côtés des instruments de lutherie académiques[1], des instruments de facture populaire dont un grand nombre sont proches de ceux du commerce.

 

Cela dit, à l’opposé de ces constructions “comme il faut”, on remarque dans les instruments ainsi fabriqués en seconde ligne ou en camps de prisonniers l’emploi délibéré d’objets non musicaux, dont certains sont particulièrement signifiants. Violons ou mandolines utilisent comme caisses de résonance des récipients ou objets creux empruntés aux paquetages, prélevés sur le champ de bataille, souvent d’ailleurs stigmatisés par les combats (casques cabossés ou percés, bidons de métal, gamelles…). Les boîtes à cigares, caisses à munitions ou à vivres, sont également mises à contribution. Pour les manches, on utilise tous les bâtons de bois, plus ou moins façonnés, dont les manches à balai. Pour les flûtes, tous les tuyaux font l’affaire, qu’ils soient d’origine végétale (roseaux, sureau…) ou anthropique (balles pour faire des sifflets, tubes métalliques…). Dans le domaine des percussions, l’éventail est encore plus large, le monde traditionnel proposant même des outils propres aux combats, comme les crécelles au son de mitrailleuse avertissant lors des gazages ; le bricolage est d’ailleurs mis à contribution en ce domaine (l’Historial de Péronne possède une cloche constituée d’une douille d’obus munie d’un manche externe et d’un battant interne, pour le même usage).

 

Il y a sans conteste une forme d’ironie, à partir d’objets qui caractérisent clairement la guerre, comme un casque, un bidon d’attirail, à réaliser un instrument (au sens plein du mot) susceptible de faire oublier un instant le contexte pesant. Mandolines – casques ou violons - bidons deviennent alors dérision et poésie. Ce dernier mot n’est pas utilisé au hasard, car c’est bien de métaphore qu’il s’agit lorsqu’une ressemblance est érigée en équivalence (objet creux = caisse de résonance ; bâton = manche ; tuyau = flûte ; entonnoir = famille des cors, des cuivres…). Cette capacité à projeter sur un réel inattendu une similitude surprenante peut apparaître comme une entreprise de reconstruction d’un monde qui, à partir d’objets banals ou synonymes de guerre et de mort, conçoit de quoi charmer et projeter un groupe dans l’absolu que, presque seul, le concert peut générer.

 

Il va sans dire (mais cela va mieux en le disant) que des deux côtés du front on constate des ressemblances indiscutables : mêmes guitares ou violoncelles à base de caisses, même récupération des objets. Du côté allemand il est malgré tout une spécificité remarquable. Je veux parler des bumbass, bien connus, dont on a des représentations très anciennes[2]. Instruments bien souvent monocordes liés au carnaval, ils sont déjà par eux-mêmes des paradoxes : tenus en général comme un violoncelle ou une contrebasse, leur procédé d’émission du son est percussif, un bâton frappant les cordes ou, cranté, les raclant vigoureusement , tandis que l’autre bras, en frappant le sol avec l’instrument, fait résonner des timbres métalliques empilés au bout du chevillier. Mais, cette particularité mise à part, on constate des ressemblances étonnantes, jusqu’à des jeux de timbres étonnamment comparables, utilisant des bouteilles suspendues plus ou moins remplies, et qu’on voit sur de nombreuses photos, des deux côtés du front. La force du paradoxe dégagée par ces instruments-assemblages a, à l’évidence, les mêmes vertus “ironico-thérapeutiques” de part et d’autre…

 

Que dire des camps de prisonniers, d’un côté comme de l’autre ?… Les camps de la Grande Guerre, souvent très importants, sont un véritable monde parallèle. Là, on retrouve tout le monde : musiciens de salons, de guinguettes, de villages, de l'armée, artistes plus ou moins professionnels ou complètement amateurs, de cabarets, caf'conc', sociétés musicales ou coins de trottoirs...[3]

 

Moment d'oubli passager de l'idée de la mort violente, dans les camps, la musique devient ciment du groupe, évasion suprême : la guerre n'existe plus, la vie professionnelle non plus. Deux choses à combattre : la “gamberge” et les inévitables brimades. Déjà, dans les tranchées et en seconde ligne, les contextes étaient transposés, travestis, caricaturés, parodiés. Pratiquement «surréalistes», les camps sont des microcosmes de sociétés qui n'existent pas, ni socialement, ni sociologiquement, ni linguistiquement. Rien ne manque cependant : boutiques, ateliers de photographes, postes avec service colis et service courrier, bars, théâtres, salles de jeux...

 

«Ne quittons pas ce terrain des jeux sans parler de notre théâtre, de sa troupe et de son orchestre à cordes  -- théâtre quelconque, édifié à la diable, mais troupe convaincue et orchestre où brillaient de véritables virtuoses. Troupe convaincue, ai-je dit, tellement convaincue que, tout comme les artistes du boulevard, il y avait des potins de coulisses et des brouilles. Il me fallut maintes fois intervenir pour apaiser des querelles ; je dois dire que j'y parvins chaque fois...»[4]

 

      

 

Un camp "normal" possède en général un orchestre international, un orchestre russe, un orchestre anglais ou écossais, un théâtre français, un théâtre anglais...  sans parler, bien sûr, des ensembles spontanés, à caractère traditionnel (accordéons diatoniques et violons, percussions de fortune...) ou classique (quatuors, autres ensemble de chambre, plus ou moins académiques)...

 

Parfois un musicien joue au sein de plusieurs formations ; mais ce n'est même pas obligatoire, compte-tenu de leur nombre : à cette époque, la pratique amateur était extrêmement vivace, par le biais des orphéons, du service militaire, mais aussi simplement par la présence, bien difficile à imaginer aujourd'hui, de la musique dans tous les instants de la vie et dans tous les lieux. Les instrumentistes semblent réellement innombrables ; les instruments aussi : violons, violoncelles, flûtes, clarinettes, cornets, barytons... apparus comme par enchantement ou patiemment collés et assemblés. Mais les bricolages incluant des objets non musicaux y sont moins nombreux. Peut-être ces objets ne s’y trouvent-ils pas ? Ce qu’ils représentent est-il moins prégnant ? L’éloignement du modèle est-il moins bien toléré dans une société plus nombreuse, capable de moquerie, souvent attachée à des académismes ?…

 

Dans la tranchée elle-même, la musique de distraction est tout simplement interdite. Sa présence est attestée parfois, mais c’est très exceptionnel. C’est le contexte des installations de seconde ligne (comme celles des bois de la Woëvre, connues pour des séries de cartes postales) qui va produire le plus grand nombre de ces bricolages signifiants. Il est déjà par lui-même paradoxal : les soldats semblent s’être installés seuls dans les bois, dans des cabanes, utilisant les pentes naturelles, les arbres et d’autres matériaux naturels ou récupérés. Le bricolage est là partout, capable au moins en partie de reconstituer un vrai-faux monde, voire un contre-monde. S’y consacrer aux multiples formes d’artisanats y était naturel et nécessaire pour meubler l’attente, souvent très longue, d’un retour en première ligne ou d’une permission vers l’arrière. Détourner les objets guerriers y fut, plus ou moins manipulée par le commandement, une activité intense. Les instruments bricolés y figurent souvent sur les cartes photographiques.

 

Maintenant, même si porté par les circonstances il est moins “difficile”, considérer qu’un public populaire éventuel puisse ainsi être dupe et “confondre” des réalisations aussi diverses d’un même modèle serait admettre implicitement que l’auditoire et le luthier de fortune assimilent naïvement le prototype idéal avec la production bricolée, qu’ils ne voient pas les différences, aveuglés par les circonstances, la nécessité ou une hypothétique – et en tout cas relative – ignorance… Et pourtant on peut dire que, la plupart du temps, l’objectif est de réaliser un “vrai instrument”. Le public peut être abusé et emballé, mais il peut aussi, dans le cas qui nous intéresse, feindre de ne rien remarquer et même s’en amuser, y voyant une étincelle d’humour, fût-il macabre…

 

Si cette facture amateur a en général des égards révérencieux vis à vis du modèle, elle peut aussi, souvent volontairement (y compris de façon irrévérencieuse), se placer sur le terrain des écarts. En effet, quand les circonstances, par exemple, rendent impossible de trouver matériaux ou outils adéquats, on peut par dépit ou par dérision, consciemment, basculer dans une caricature qui est, alors, plutôt une réinterprétation délibérée qu’une moquerie irrévérencieuse ou le résultat d’une maladresse.  Il y a par ailleurs une grande quantité de dégrés en ce domaine : un simple élément peut se glisser dans une réalisation académique réparée ou un objet de lutherie plus ou moins exagégé : la manivelle d’un moulin à café sur une vielle, une boîte à gâteaux assemblée avec un vrai manche de mandoline… C’est là que la frontière égards / écarts est ténue…[5]

 

Certes on copie le modèle académique ou populaire, avec plus ou plutôt moins de moyens matériels, techniques ou référents. Mais parfois le geste créatif va plus loin. On y décèle parfois de l’astuce, mais bien souvent on y sent une ironie – je n’ose pas dire “grinçante”–, mettant l’absurdité créatrice de l’homme en face d’un sentiment d’absurdité de l’Histoire.

 

Et le public, alors, ému, touché, transporté au sens plein ou conscient de l’ironie, pleure, lors de ces concerts improvisés, sur les petits bonheurs absolus que les boucheries ne pourront jamais écraser… Ce moment du spectacle met le réel entre guillemets et permet d’accepter à l’absolu, comme le décrivait Camille Mauclair quelques années avant le conflit : « Me remettre délibérément, du fait d'entrer au concert, entre les mains invisibles de telles puissances, alors que j'en sais la certaine influence, foudroyante, sur mes nerfs qui ne lutteront pas, c'est une chose que je n'ai jamais faite sans angoisse et délice... J'entre là dans un lieu pur et impur, selon ce que sera mon âme de ce jour : un temple, une alcôve, un club de haschichins, un palais du démon Gin... Je viens chercher une sorte de suicide qui est la dépossession de moi-même, suicide qui est aussi, par un mystère impénétrable, l'exaltation de mon être ordinaire, jusqu'à devenir l'image idéale qu'il se rêve... Je viens me fuir tel que je suis et me retrouver tel que je me veux. »[6]

 

Quatre instruments de ma collection, parmi tant d’autres, semblent ajouter des éléments fragiles mais qui me semblent fondamentaux à ce type de considérations, pour des raisons diverses. Je voudrais juste suggérer des pistes :

 

-       Le premier est une mandoline au manche grossièrement marqueté, taillé dans un morceau de bois, avec des mécaniques incertaines et une inscription, “La Grande Guerre 1914-1915”. La caisse utilise un casque français, avec des trous rebouchés. La rosace surtout est étonnante, en forme de casque à pointe allemand ; cette association, encadrée par la musique, des deux casques demeure une énigme et ne semble pas refléter un esprit guerrier…

 

-       Le second est un violon-sabot. Sur la plaque de cuivre de la touche et à l’encre sous la semelle du sabot on peut lire : “Denis Ribreau” et “Souvenir de Lihons, 1915 Somme” . La tête du chevillier, sculptée, représente un soldat allemand avec casque à pointe (en fait une balle façonnée) , dont le visage évoque tout sauf la violence…

 

-       Le troisième est également un violon dont la caisse est une gourde de soldat ; son étiquette annonce : “25ème Régiment d’infanterie Fait à Poisson (Hte Marne) le 15 juillet 1917 après la relève de Verdun - Lignaire Félix” . La mentonnière est une boîte de sardines “fabriquée en Portugal”. La très belle tête de femme sculptée du chevillier est, d’une façon inhabituelle, tournée vers le public plutôt que vers le musicien, ce qui lui donne une force particulière, axée sur un éventuel partage…

 

-       Le quatrième est une mandoline réalisée par un prisonnier allemand, et trouvée dans les Deux-Sèvres (il y avait de nombreux camps de prisonniers, durant la Grande Guerre, dans cette région). Le sillet du chevalet est un morceau de peigne en corne noire. Une sorte d’âme trapézoïdale est clouée entre la rosace et le cordier. Inscription au crayon de bois,sur le fond : « 1917 / Frankreich ». Cet instrument est typique de ceux qui sont fabriqués sans modèle, uniquement de mémoire : certes cette mandoline a 8 cordes et sa forme est à peu près “en goutte d’eau”, mais la place du chevalet (en bout de touche, pourtant les frettes sont à peu près justes) et la forme du cordier (comme celui d’un violon, mais vu de face, le cordier ne portant pas les cordes mais cachant simplement leur départ sur la table)sont librement interprétées à partir de souvenirs.

 

 

 

Il y a bien sûr quelques risques à donner un sens à des détails, mais les objets sont également, on le sait, des idéogrammes complexes qu’il est légitime d’essayer de lire. Quant à l’émotion que nous pouvons ressentir, elle fait partie aujourd’hui encore de la légitimité de ces instruments.  Il en est de même pour les chansons : il est nécessaire, afin de les faire revivre vraiment, de remettre en place, pour le public, leurs circonstances d’écriture et/ou d’exécution. Dissocier ces créations de l’émotion serait, même d’un point de vue objectif et scientifique, évacuer une grande partie de leur sens. « Rien n’a davantage manqué à l’ethnographie de terrain que cette sensibilité aux émois des peuples : n’étant pas ressentis, ils ont passé inaperçus de sorte que les modalités fondamentales sous lesquelles ils s’exprimaient sont restées négligées ou incomprises. »[7]

 

Ces fabrications d’amateurs sont un vrai message, universel, du besoin paradoxal de musique dans certaines circonstances.  D’autres paradoxes s’y ajoutant, comme on l’a évoqué, on peut tenter de puiser là, par une sorte d’imprégnation, quelles étaient les mentalités, les sentiments éprouvés par les acteurs “non professionnels”, c’est-à-dire ni politiques ni militaires de métier, de l’Histoire. Cette confrontation à l’humain par objets interposés permettra peut-être de mieux comprendre les tenants et les aboutissants des évolutions qui suivront la Grande Guerre, notamment dans le domaine artistique, avec les collages dadaïstes et surréalistes et leur volonté de s’imaginer un monde inédit voire absurde, recomposé à partir d’éléments réels…

 



[1] Il semble que les services de colis, pour les soldats cantonnés comme pour les prisonniers, fonctionnaient très bien.

[2] Notamment chez Jérôme Bosch, pour des versions où le résonateur est une vessie gonflée, les versions XIX-XXe proposant plutôt d’y substituer des boîtes, en général métalliques.

[3] Voir Claude Ribouillault, “La musique au fusil, avec les Poilus de la Grande Guerre”, éditions du Rouergue, Rodez, 1996.

 

[4] Commandant RAYNAL, «Le drame du Fort de Vaux», Albin Michel, 1919.

[5] Voir Claude Ribouillault, “Facture désespérée, Lutherie amoureuse… Les violons d'art populaire”, pour la revue du GLAAF (groupement des luthiers et archetiers), 2008, et la conférence “égards & écarts, Formes des violons & académismes », dans le cadre du colloque sur le violon tenu à Cerizay (printemps 2004).

[6] Camille Mauclair , "La religion de la musique", Librairie Fischbacher, Paris, 1909, p40.

[7] Vincent Bounoure, “Anthropologie philosophique”, in “Le surréalisme et les Arts sauvages”, L’Harmattan, 2001 (1970), p.39.