VIOLON - BIDON

Chroniques poilusiennes

 

le CD !…

Chroniques poilusiennes…

 

Les 4 chanteurs/musiciens de Violon Bidon (Emmanuel PARISELLE, Claude RIBOUILLAULT, Bernard SUBERT & Robert THEBAUT) se consacrent à l’interprétation de chansons dont les textes ont été écrits par les soldats, le plus souvent chansonniers amateurs, durant les combats de la Grande Guerre, en seconde ligne ou en camps de prisonniers. Ils utilisent le plus possible des instruments plus ou moins bricolés durant le conflit : mandolines, guitares, violons… auxquels se joignent ceux qu’on peut voir sur les photos : clarinettes, flûtes, accordéons, concertinas… Chroniques des quotidiens difficiles, bréviaires de la musique nécessaire. Humour, tendresse et révolte…

 

 

 

01- Pot-Pourri de la Revanche                              2’35

 

02- Lettre des trois ans                                       3’16

 

03- Le cafard, marche militaire                            2’17

 

04- Nanon, départ d’Ancien Régime                     3’37

 

05- Pot-Pourri d’actualités                                   4’27

 

O6- L’artilleur                                                     4’04

 

07- Lettre d’un soldat allemand                            3’11

 

08- Dans les tranchées de Canny                         3’52

 

09- Les brancardiers                                            2’54

 

10- La ronde des cuistots                                     2’12

 

11- La belle étoile                                               3’52

 

12- Le Bois-le-Prêtre                                           3’23

 

13- La chanson de Craonne                                 4’35

 

14- Nous sommes de pauvres troupiers                 5’17

 

15- Les totos                                                       3’31

 

16- Jamais permissionnaires                                 2’57

 

17- Adieux                                                          2’06

 

18- Lettre de Poilu                                               4’27

 

19- Myrta                                                            2’43

 

20- Odessa / Liban                                               5’39

 

21- Sur la montagne de la Picardie                        5’10

 

22- Le retour du Poilu                                           3’55

 

 

1- Pot-pourri de la Revanche (1871-1913)

Sur le modèle des pots-pourris des revues de seconde ligne, voici un florilège de refrains revanchards issus de la victoire/défaite, du côté allemand ou français, de l’ode patriotique à la comptine…

 

Die Wacht am Rhein (traduit par les soldats La vache au Rhin) – Max Schneckenburger, 1840.

Es braust ein Ruf wie Donnerhall,wie Schwertgeklirr und Wogenprall :

Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!

Wer will des Stromes Hüter sein

 

Le Rhin Allemand
 - Réponse en français d’Alfred de Musset à Der deutsche Rhein de Nikolaus Becker, 1841.

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand…

 

L’Alsace et la Lorraine Gaston Villemer/Hippolyte Nazet – musique Ben Tayoux, 1871.

Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine
Et, malgré vous, nous resterons français
Vous avez pu germaniser la plaine
Mais notre cœur, vous ne l'aurez jamais

 

Décochons…  paroles anonymes (grand-père d’Emmanuel Pariselle) – musique Rossini, Guillaume Tell.

Des cochons

Décochons

Décochons nos flèches

Et des truies

Et détrui-

Détruisons-les tous

Ces pourceaux

C’est pour sau-

Sauver la patrie

On verrat

      C’qu’on verra ![1]



[1] Témoignage d’Emmanuel Pariselle, petit-fils de l’informateur.

2- Lettre des Trois ans Anonyme. Cahier manuscrit coll. CR – La souris noire musique de Romain Desmoulins

En 1913, alors que les manuels d’histoire eux-mêmes parlent de « Paix armée », la durée du service militaire, passée à deux ans en 1906, repasse à trois années, obligeant les appelés de la classe 11 à repartir… pour finalement, ensuite, se retrouver mobilisés. Les parodies sur ce sujets sont nombreuses.

 

Au moment d't'écrire mon p'tit frangin

J'sens la plume qui tremble dans ma main

Elle est inattendue et cruelle

Cette loi nouvelle

Qui m'rend chagrin

Douze mois d'plus à faire à la caserne

Douze mois d'plus et la vie est si terne

Bien sûr que l'on n'se plaint pas

On s'contient on est soldat

Mais faut voir ce que l'on dit tout bas

 

On ne crie plus vive la classe

Les anciens font la grimace

Et les pauvres bleus songent le coeur ému

Qu'il va falloir accomplir un an de plus

On trouve la chose un peu dure

En secret chacun murmure

Mais d'vant les chefs on s'empresse de voiler

Les larmes sont prêtes à couler

 

Qu'est-ce que tu vas faire avec nos vieux

Qu’étaient si contents et si joyeux

De voir ma libération prochaine

Calme leur peine

Essuie leurs yeux

Répète bien surtout à ma promise

Que notre union pour un an est remise

Mais qu'elle peut compter sur moi

Que malgré cette terrible loi

J'lui conserve mon amour et ma foi

 

Si je n'suis plus d'la classe

Le temps bien vite s'y passe

J'ose espérer qu'enfin je reviendrai

Pour toujours libre et je l'épouserai

A moins qu'une terrible guerre

M'appelle à la frontière

Et les combats d'où ne reviennent pas

Les pauvres petits soldats

 

Cependant si tu m'as bien compris

Au revoir je reste soumis

Et gaiement sans me laisser abattre

J'irai combattre

Pour le pays

Je n'ai pas l'esprit bien militaire

Je voudrais qu'il n'y ait plus de guerre

Que la France garde ses enfants

Et qu'en fait de loi de trois ans

Que l'on fasse le désarmement

 

Ce serait humanitaire

De supprimer les frontières

Plus de trois ans ce s'rait bath mon frangin

Plus de sac au dos plus rien sur le grappin

Mais il faut aider la France

Qui s'arme pour la défense

En attendant que les peuples soient unis

Défendons notre pays

 

Fait en prenant la garde

comme chef de poste

      le 25 novembre 1913

 

3- Ah le cafard Paroles anonymes autographiées au dos d’une carte postale (Ferme Ville, cote 90, Somme 1915-16), coll. CR, sur l’air de marche militaire L’as de Carreau – Air de chanson/contredanse La treille de sincérité, Clé du Caveau n°1113.

 

L’exemple de l’utilisation de l’extrait seulement d’une chanson plus ancienne comme marche chantée des soldats, glorifiant le lourd équipement dorsal des Poilus, et l’adjonction de deux couplets de circonstance durant la guerre. On y joint la contredanse qui complétait le refrain à l’origine.

 

 Le cafard, c’est de la folie

Pour le Poilu, le cul dans l’eau

(Le cul dans l’eau)

Dans les tranchées, rossant “la Germanie”

Sacrée putain j’aurai ta peau

(J’aurai ta peau)

 

Malgré tes cris Verdun, Paris

Malgré tes cris Verdun, Paris

(Verdun Paris)

Reims et Soissons ne sont pas au tombeau

Crève subitement Sacré chameau

(Sacré chameau)

 

Dans cette vie où tout varie

Où chaque pas nous mène au tombeau

(Oui au tombeau)

Portons gaiement l’as de carreau

Portons gaiement l’as de carreau

(L’as de carreau)


 

 

4- Adieu Nanon Feuillet manuscrit début XIXe siècle, coll. CR – Air traditionnel de limousine.

 

Un classique du répertoire traditionnel : les adieux du soldat partant pour l’armée, vers la Flandre ou l’Italie, avec une rhétorique en réponses, comme dans les pastourelles héritées du Moyen-Âge. Dans la mesure où on a pu les collecter beaucoup plus près de nous, on peut en déduire que ces évocations de séparations dues à la guerre ont eu un écho particulier durant la Grande Guerre.

 

Adieu Nanon ma charmante maîtresse

Les larmes aux yeux je viens pour t’embrasser

Puisque c’est vrai que l’empereur m’appelle

Dès aujourd’hui il me faut décamper

 

O cher amant tu as déjà pris les armes

Mais tu t’en vas quitter notre pays

Dès aujourd’hui nos amours s’y séparent

Jamais nos cœurs ne seront réunis

 

O ne crains rien ma charmante maîtresse

Belle tes amours sont gravés dans mon cœur

Je t’épouserai au retour de ma campagne

Quand je saurai congé de l’empereur

 

O cher amant que les amours sont traîtres

Je crains en toi beaucoup de changement

Quand tu seras avec tes camarades

Tu ne penseras à moi aucunement

 

Mais tu verras les unes aussi les autres

Dans l’étranger pendant ta garnison

Tu te rendra amoureux des Flamandes

Mais tu diras adieu à ta Nanon

 

O ne crains rien ma charmante maîtresse

Belle tes amours que j’ai tant désirées

Jamais il n’aura ni de fille ne de femme

Là qui pourront couper nos amitiés

 

Embrasse-moi ma charmante maîtresse

De tout ton cœur je jure sur ma foi

Que je le suis ton amoureux fidèle

Jamais n’aimerai d’autre fille que toi

 

O cher amant je reconnais ton zèle

Que tu me prouves ici en partant

Mes amitiés se lient avec les tiennes

Va je mourrai plutôt en t’attendant

 

 

 5- Pot-pourri d’actualités

En feuilles volantes ou dans les cahiers manuscrits, on trouve de multiples échos de l’actualité officielle, parodiée souvent sur des airs connus, avec un ton satirique. Ce pot-pourri, comme pour une revue montée en seconde ligne, en est une petite anthologie.

 

Guerre d’usure Texte anonyme. Cahier manuscrit Coll. Luc Weiss. Le Clairon de Paul Déroulède.

Dès l’début de la campagne

On s’dit puisqu’il faut qu’on gagne

Gagnons du temps tout d’abord…

Les boches ont la vie dure

Faisons une guerre d’usure

Usons-les jusqu’à la mort !

 

Les aviateurs pleins d’audace

Usent l’air, dévorent l’espace ;

Le ciel en est raccourci !

Les Français comme les boches

Usent leurs pelles et leurs pioches

Tout autant que leur fusil

 

LA CHANSON DE L’EMPRUNT Anonyme. Cahier manuscrit, coll. CR – Air de La Madelon de Camille Robert.

Pour rapprocher l’heure de la délivrance

Pour que Guillaume soit plus vite vaincu

N’hésitez pas apportez-nous vos finances

Des petits sous billets bleus et gros écus

Pour l’honneur de la République

Pour que ceux qui sont au berceau

Ne voient plus des jours si tragiques

Riches donnez vos capitaux

Soyez de bons Français

Souscrivez pour la paix

Pour la libération

De toutes les nations

 

Faut du pognon pour gagner la victoire

Et la victoire c’est la liberté

C’est pour elle qu’en des jours de gloire

Nos aïeux ont tant lutté

Faut du pognon pour abolir la guerre

Pour détrôner Guillaume le démon

Pour sauver les damnés de la terre

Du pognon du pognon du pognon[1]

 

Tu t’rappelles mon coco Anonyme. Carnet manuscrit et placard imprimé, coll. CR – trad. “La mère Michel”

Tu t' rappelles mon coco, que l'autre jour en jouant

On a perdu la croix qui venait de ta maman

J'espère que tu ne pleures plus

Tu verras ça s'passera

Et quand il reviendra ton petit homme t'embrassera…

Sur l'air du tra la la la...

 

Mon vieux je suis sur le front voilà bientôt un an

C'est pas qu'on s'y embête mais on manque d'excitant

S'passer de femme comme ça c'est dur pour un mortel

Dans la tranchée il devrait y avoir un petit (hôtel)

Sur l'air du tra la la la...[2]

 

Le pain KK Anonyme. Cahier manuscrit et placard imprimé, coll. Luc Weiss –Air de La p’tite Tonkinoise de Vincent Scotto.

Qu’elle est belle

Cette nouvelle

Qui d’Allemagne vient d’arriver

Il paraît bonté divine

Que chez eux y’a la famine

Dans le royaume

De Guillaume

L’populo est affamé

À seule fin d’les soulager

V’là ce qu’ils viennent d’inventer

 

Le pain KK c’est magnifique

C’est mélangé y a du fumier d’la crotte de bique

Épluchures de pommes de terre

Y’a même des vieux bouts d’gruyère

Il faut qu’ils aient de la peau dure

Pour pouvoir s’enfiler une pareille mixture

Chez nous disent les Bretons

On l’donnerait pas aux cochons[3]

 

Marmites Anonyme. Cahiers manuscrits, coll. CR - Air de Mariette de A. Courquin, 1912.

De Marseille à Pontoise

On vit tous les Poilus

Soignés par leur bourgeoise

Et repartir gras et joufflus

Bien mieux on devine d’avance

Qu’pendant leur permission

Ils donnèrent à la France

Un surcroît d’population

Et depuis on chante sur l’front

À l’unisson

Cette chanson[4]

 

Marmites

Grandes ou petites

Viennent ronflent ou crépitent

Les balles

Passent en rafales

Tout en sifflant

C’est épatant

 


[1] cahier manuscrit, coll. Luc Weiss.

[2] Carnet manuscrit d’Armand Carrez, Antoing (Belgique).

[3] Cahier manuscrit, coll. Luc Weiss.

[4] Cahier manuscrit, coll. Cl. Ribouillault.

 

 

6 L’artilleur Anonyme. Cahier manuscrit, coll. Barret - Air du Biniou d’E. Durand & H. Guérin.

 

Cette chanson est exemplaire de multiples paroles illustrant un personnage, un régiment, une fonction, une activité spécifique, sur un ton humoristique enclin à la dérision.

 

Le Poilu dans sa tranchée

Dans la mine le sapeur

Le tringlot sur la chaussée

Dans le boyau le déblitteur[1]

Du Boche qui les marmite

Le risque et lui font la nique

Il n’en garde qu’une peur

Celle de notre artilleur

 

L’artilleur l’âme fière

Dort dans de grands trous

Blindés de partout

On tire devant derrière

Il est bien là-dessous

Ah ce qu’il s’en fout

 

Dans la nuit jusqu’à l’aurore

Le poilu peut bien lancer

Des lignards multicolores

Et d’innombrables fusées

L’artilleur qui dort encore

Les prend pour des météores

Ouvrant à demi les yeux

Il se hâte de faire un vœu

 

Et pendant qu’il roupille

Sur les parapets

Et un peu partout

Dégringolent les torpilles

On dit que ça brise tout

Il se dit qu’il s’en fout

 

Peu matinal par nature

L’artilleur dedans son lit

Prend son café fait lecture

Du communiqué et rit

Car sur tout le front la veille

Le canon a fait merveille

Pas d’action d’infanterie

Vif combat d’artillerie

 

L’artilleur l’âme pure

Sait que n’importe où

Le biffin prend tout

Peu d’obus viennent je vous jure

Jusque dans son trou

Ah ce qu’il s’en fout

 

Sur un bon gigot « bretonne »

A peine s’est-il penché

Que déjà l’on téléphone

C’est un tir à déclencher

Pas besoin de s’faire de bile

Continuons bien tranquille

Lorsque nous aurons mangé

Nous pourrons nous déranger

 

Et pendant qu’il digère

Le poilu hélas

Se demande au bout

Où la coupure a pu se faire

L’artilleur s’en fout

Répond pas du tout

 

Après le café le bridge la sieste

Il se décide à sortir

Inopinément du reste

Il va commencer son tir

Les salves réglementaires

Poussent nos travailleurs par terre

Allongez donc nom d’un chien

Allonge toi-même si tu peux

 

Et voilà que les torpilles

Et les cent cinquante

Radinent de partout

L’artilleur fait sa marmite

Il a tiré ses coups

Ah ce qu’il s’en fout

 

Pour bien finir sa journée

Il s’en vient dans mon boyau

Tirer une arme surannée

Un antique crapouillot

Je dis à ce joyeux drille

Quelle camelote tes torpilles

Il me répond et ta sœur

En tirait-elle des meilleures

 

Et quand viennent les valises

Vite son camp il fout

Pour je ne sais où

Les Boches nous pulvérisent

Il est dans son trou

Ah ce qu’il s’en fout

 

25 juillet 1916

 


[1] Signification obscure : nettoyeur ?

 

7- Lettre d’un soldat allemand Cahier manuscrit et cité dans un journal avec la signature A. Masson, coll. CR – Air de A St-Lazare d’Aristide Bruant.

 

Sur cette mélodie d’Aristide Bruant, souvent choisie, on connaît des tableaux du quotidien des tranchées (voir Les Eparges dans le CD Violon Bidon, éditions Hortus vol. 20). Ici un Français met dans la bouche d’un Allemand écrivant à sa femme la dureté de la guerre, avec une conclusion humaine et glaçante.

 

C’est d’la tranchée que je t’écris

Ma pauvre Gertrude

Les temps sont durs le ciel est gris

La vie est rude

Les français n’sont pas des clampins

Et l’on tiraille

En s’défilant comme des lapins

Sous la mitraille

 

Pour commencer c’était charmant

      On nous faisait croire

Qu’ça s’rait un voyage d’agrément

Jusqu’à la Loire

Qu’on reviendrait dans nos foyers

Dame ça stimule !

Avec un chargement d’lauriers

Et des pendules

 

On va bien eu par-ci par-là

Quelques ribotes

Dans la Champagne que l’on brûla

Je fais ma pelote

Ils vous ont un p’tit vin mousseux

Si blond si rose

Qu’il m’faisait penser à tes cheveux

J’étais tout chose

 

Mais en arrivant sous Paris

Fini’ la fête

On a trinqué dans les grands prix

Et c’fut la retraite

Jusqu’à Soissons où l’on s’est mis

Dans des carrières

Pour rassurer contre les ennemis

Nous pauvres derrières

 

V’là plus d’un mois qu’on est tapis

Dans la patouille

Dans l’sang et dans l’purin croupi

C’que ça gazouille !

Et sous la fusillade qui pleut

Ce qui m’dégoûte

C’est qu’y a des pains tant qu’on n’en veut

Et pas d’choucroute

 

J’aurais voulu t’faire parvenir

En Allemagne

Une petit’ fleur bleue en souvenir

De not’ campagne

Mais les fleurs même qui poussent autour

De not’ tanière

C’est pas fait pour une lettre d’amour

Ça sent l’cimetière[1]    

 


[1] Trouvé parmi des poèmes et chansons recopiés soigneusement dans 4 cahiers (février 1915 – mars 1915 - juillet 1915 – juillet 1916) signés P. Lescoups. Certains auteurs sont connus, d’autres pas, et certains textes sont signés « un soldat de tel régiment » ou « un officier de ». Coll. Cl. Ribouillault.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8- Dans les tranchées de Canny[1] Anonyme. Feuillet manuscrit, coll. CR – Air de Sous les ponts de Paris de Vincent Scotto.

 

Souvent mal lu (Lagny pour Canny) ce manuscrit est exemplaire d’un des timbres les plus utilisés pour décrire un lieu donné et ce qui s’y déroule. Probablement est-ce à cause du complément circonstanciel de lieu qui débute le refrain : on trouve aussi Sous les murs de Verdun, Sur les bords de

l’Yser, Près du pont de Moisy, Près le four de Paris, Dans le camp de l’Inburg, etc.

 

 En face d'une rivière

Non loin de Canny

Près des amas de pierre

Qui restent de Canny

Dans la tranchée des peuplier

Vite on se défile en cachett

Braquant l'fusil

Sur l'ennemi

Prêt à presser sur la gâchette.

 

Aux abords de Canny

Lorsque descend la nuit

Dans les boyaux on se défile en cachette

Car la mitraille nous fait baisser la tête

Si parfois un obus

Fait tomber un Poilu

Près du cimetière on dérobe ses débris

Aux abords de Canny.

 

Le jour on se repose

Après six jours de turbin

C'qu'on fait c'est la même chose

On va se laver un brin

Aux abords de Metz c'est ça qu'est bath

D'regarder tous ces militaires

S'laver s'brosser s’rincer les pattes

Aux effets d'la bienveillante eau claire.

 

Au village de Canny

Lorsque descend la nuit

Après la soupe devant quelques bouteilles

les poitevins se comportent à merveille

Allons mon vieux cabot

Vite encore un kilo

Afin d' nous faire oublier les ennuis

Des environs d'Canny.

 

V'là la soupe qui s'achève

On prépare son fourbi

Car ce soir c'est la r'lève

On va quitter Canny

Des provisions et son bidon

Voilà c'que jamais on oublie

Au petit bois

J' connais l'endroit

Où l'on surveille sa patrie.

 

Aux environs de Canny

Lorsque descend la nuit

Comme on ne peut s'payer une chambrette

L'brave troupier se prépare une couchette

Dans un trou ténébreux

Faisant des rêves affreux

Il se relève pour veiller l'ennemi

Aux environs de Canny.

 

Connaissant bien leurs thèmes

Marchant d'un pas hardi

Les poilus de la cinquième

au 69 bibi

S'en vont bon train tous bon copains

Ensemble ils ne craignent pas les Boches

Si l'ennemi tue un ami

Ils l'emportent loin de ces rosses.

 

Aux environs de Canny

Lorsque descend la nuit

Le brave troupier est couché sur la terre

Dans son sommeil il oublie la misère

Si la paix venait sous peu

Comme nous serions heureux

Plus de massacres nous r'verrions nos pays

Qui sont loin de Canny.

 


[1] Canny-sur-Matz, Oise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9- Les brancardiers Anonyme. Cahier manuscrit, coll. CR. Air de La Paimpolaise de Théodore Botrel, 1895.

 

Une autre évocation du quotidien de certains soldats, brancardiers, souvent ramasseurs de morts… Bien souvent, ceux à qui incombait cette tâche étaient des musiciens qui, lorsqu’ils ne faisaient pas leur besogne sur la ligne de feu, jouaient en seconde ligne et à l’arrière pour des défilés ou des remises de médailles.

 

Là-bas sous la forêt profonde

    Où s’engage le régiment

    L’obus siffle le canon gronde 

Les balles chantent follement

Des nôtres frappés

Beaucoup sont tombés

Et l’on entend leur plainte immense

Dans les taillis dans les sentiers

La triste besogne commence

Allons debout les brancardiers

 

Fuyant les hauteurs cherchant l’ombre

En file ils marchent à pas lents

Sur les capotes au bleu sombre

Se détachent les brassards blancs

Ils vont en avant

S’arrêtent souvent

L’œil aux aguets l’oreille attentive

Quand tous les bruits sont apaisés

Pour écouter la voix plaintive

Et l’appel navrant des blessés

 

Le soir obscurcit la vallée

Le brouillard s’élève au lointain

De la canonnade affolée

Le fracas par degré s’éteint

Soudain une voix

A gémi sous bois

Étendu sur les branches vertes

Un de nos frères grelottant

Du sang plein ses lèvres ouvertes

Et seul il appelle il attend

 

Oh c’est pour vous l’heure bénie

Brancardiers si vous êtes bons

Où penchés sur son agonie

Vous saurez murmurer des noms

Tandis qu’à genoux

Attentifs et doux

Vous recevrez l’aveu suprême

Du petit qui s’en va mourir

Ses baisers pour celle qu’il aime

Ses adieux son dernier soupir

 

10- La ronde des cuistots Anonyme. Revue du 1er Régiment de Zouaves, revue La Chéchia, août 1915 – Air de la tarentelle Miraculi.

 

Les cuisiniers et le ravitaillement en général ont une fonction étroitement liée au moral des combattants. Cette chanson tirée d’une revue montée à l’arrière décrit avec humour leurs activités et l’importance de leur rôle.

 

Nous sommes les cuisiniers                                 

Et tous les cuistots                                                 

Sont des costauds                                                   

Nous portons le rata le café                                

Soir et matin dans les tranchées            

Nous sommes c’est évident                       

Plus exposés que les combattants                      

À la cuisine ou avec eux                                       

Nous sommes toujours au feu                            

 

Rien qu'en voyant mon accoutrement

Vous dites voilà un espion allemand                                                

 

Un marchand d’ mouron ou d’ipéca                                      

 

Il est assez crasseux pour ça                                                                

 

Non non mon colonel non mes bons amis                                       

 

Je suis le cuistot d’la compagnie                                                         

 

Et si d’ma cuistance vous êtes dégoûtés                                          

C’est qu’vous n’en avez pas goûté   

 

Tous les huit jours nous déménageons                                           

Emportant pêle-mêle nos poêlons                                                   

Nos lessiveuses où cuisent les ratas                                                

Nos bidets qui nous servent de plats                                              

On empile le tout dans une vieille charrette                                

Le reste nous suit dans les brouettes                                              

Y a les uns qui poussent et les autres qui tirent                         

Oui mais jamais rien ne chavire                                                         

 

Nous portons de tranchées en boyaux                                                       

Non seulement jus soupe et fricot                                                    

Mais ce qui est plus précieux encore                                               

Des cuisines le dernier rapport                                                         

Nous portons à tous avec les nouvelles                                          

Les petits billets doux de leurs belles                                                        

Ainsi donc messieurs malgré notre air lourd                                           

          Nous sommes les messagers de l’amour 

 

11- A la belle étoile Paroles de Montéhus. Cahier manuscrit de camp de prisonniers et recueil imprimé, coll. CR - Air du Vieux voyou de Gaston Maquis.

 

Cette chanson est singulière dans les compositions du chansonnier Montéhus durant le conflit, lui à qui l’on a souvent reproché d’avoir changé, alors qu’il avait été le chantre des mutineries, en devenant clairement « anti-boche » dans ses textes. Mais cette belle chanson fait exception.   

 

Moi qui m’disais comme ça c’est chouette

Me v’là soldat j’aurai un pieu

Comme auparavant j’refile la comète

J’couche à l’hôtel du pire Bon Dieu

La terre pour lit l’ciel pour toiture

Et mon flingot pour couverture

Dans la tranchée au fond du trou

Que la nuit couvre de son voile

La tête posée sur un caillou

Je rêve en regardant les étoiles

 

Que l’on soit pauvre que l’on soit riche   

Ici règne l’égalité

Chacun son coin chacun sa niche

L’argent ne peut vous abriter

Que l’on soit fils de Jean Misère

Ou bien l’enfant d’un millionnaire

Qu’l’on soit muisard ou bien rupin

Que l’on se mouche dans la soie ou dans la toile

Fils de duchesse ou de catin

Tout l’monde couche à la belle étoile

 

La tête au frais les pieds humides

Parfois ce n’est pas rigolo

L’estomac creux le ventre vide

Pour résister faut être costaud

Moi j’suis garçon mais c’qui est atroce

Ce sont ceux qui ont des gosses

Ils sont heureux d’vous en parler

Mais de tristesse de leurs yeux se voilent

Et pour ne pas s’mettre à chialer

Ils rient à la fac’ des étoiles

 

Le ciel est noir les nuits sont blanches

Pour roupiller ça c’est du flanc

Car c’qui vous tombe en avalanche

C’est une pluie d’obus allemands

C’est pire que le feu d’artifice

Ça pète sa craque ça tombe ça pisse

L’on dirait le 14 juillet

De la nuit ça déchire le voile

L’on peut dire c’est un vrai bouquet

Ça tombe comme une pluie d’étoiles

 

Nous avons tous un grand courage

Je n’ai pas vu un gars qui flanche

Car on sait qu’on fait de la belle ouvrage

Pour un rien l’on se ferait hacher

C’est pour la gloire de notre France

Pour sa grandeur et sa puissance

S’il faut crever eh bien crevons

Mais avant que nos yeux se voilent

À Guillaume II oui nous crierons

Tu n’passeras pas place de l’Étoile

 

12- Le Bois Leprêtre Paroles de Lucien BOYER (in La chanson des Poilus, Salabert 1917) Air de Au Bois de Boulogne d’Aristide Bruant.

Aristide Bruant et ses rhétoriques musicales à la fois si simples et si efficaces, est ici choisi par Lucien Boyer (1876-1942), combattant et chansonnier durant tout le conflit, comme timbre pour l’une de ses plus connues et plus belles chansons.

 

Je vais chanter le bois fameux,

Où, chaque soir, dans l'air brumeux,

Rôde le Boche venimeux

A l'œil de traître :

Où nos poilus au cœur altier

Contre ce bandit de métier,

Se sont battus sans lâcher pied :

Le Bois-le-Prêtre !

 

On est terré comme un renard,

On est tiré comme un canard,

Si l'on sort, gare au traquenard

Où l'on s'empêtre .....

Dès que l'on quitte son bourbier

On reçoit un lingot d'acier,

Car l'on est chasseur et gibier

Au Bois-le-Prêtre !

 

Tous les arbres y sont hachés,

Et des Bavarois desséchés,

Là-haut, sont encore accrochés

Sur un vieux hêtre.

Ils y sont pour longtemps, dit-on,

Car, même le vautour glouton

Vous a le dégoût du Teuton,

Au Bois-le-Prêtre !

 

Là-bas, le fauve, c'est le pou.

Ce que l'on se gratte, c'est fou!...

D'abord , on lutte avec la pou-

Dre de pyrèthre.

Puis aux "totos" on s'aguerrit,

Et l'on conclut avec esprit:

Plus on a de poux, plus on rit,

Au Bois-le-Prêtre !

 

On est sale, on est dégoûtant,

On a tout de l'orang-outang,

On rit de ressembler pourtant

A cet ancêtre !

Dans la boue on vit et l'on dort,

Oui, mais se plaindre, on aurait tort:

La boue ! Elle a des reflets d'or

Au Bois-le-Prêtre !

 

Si, du canon bravant l'écho,

Le soleil y risque un bécot,

On peut voir le coquelicot

Partout renaître ....

Car, dans un geste de semeur,

Dieu, pour chaque Poilu qui meurt,

Jette des légions d'honneur

Au Bois-le-Prêtre !

 

Après la guerre nous irons

Et nous nous agenouillerons,

Sur chaque croix nous écrirons

En grosses lettres :

« Ci-git un gars plein d'avenir,

Qui sans un mot, sans un soupir,

Pour la France est tombé martyr

Au Bois-le-Prêtre ! »

 

13- La chanson de Craonne Divers cahiers manuscrits et collectages Air de Bonsoir M’amour d’Adhémar Sablon.

Incontournable chant de révolte contre la guerre, connue sous de multiples versions dans les cahiers manuscrits (Chanson de Lorette, Chanson de l’Yser…), cette chanson, malgré les travaux insatiables et fructueux de l’historien Guy Marival, garde toujours une part de mystère. Notre texte s’alimente de plusieurs versions.

 

Après huit jours, le repos terminé

On va reprendre les tranchées

Notre place est si z’utile

Que sans nous on prend la pile

Et maintenant qu’on en a assez

Personne ne veut plus marcher

Oui c’est dans un sanglot

On dit adieu aux civelots

Même sans tambour même sans trompette

Nous partons hélas en baissant la tête

 

Adieu la vie, adieu l’amour

Adieu toutes les femmes

C’est pas fini c’est pour toujours

De cette guerre infâme

C’est à Craonne sur le plateau

Qu’on doit laisser sa peau

Car nous sommes tous condamnés

Nous sommes des sacrifiés

 

Huit jours de tranchée

Huit jours de souffrance

En attendant l’espérance

Car ce soir c’est la relève

Que nous attendons sans crainte

Soudain dans la nuit avec le silence

On voit quelqu’un qui s’avance

C’est un bataillon de chasseurs à pied

Qui vient pour nous remplacer

Doucement dans l’ombre

Sous la pluie qui tombe

Les petits chasseurs qui viennent chercher leur tombe

 

Nous voilà partis avec sac au dos

On peut dire adieu au repos

Car pour nous la vie est dure

C’est terrible je vous l’assure

À Craonne là-haut, on va nous descendre

Sans pas pouvoir seulement s’défendre

Car si nous avons de très beaux canons

Les boches répondraient d’leur son

Forcés d’se cacher dans l’fond d’la tranchée

En attendant l’obus qui viendra nous tuer

 

C'est malheureux d'voir

Sur ces grands boulevards

Un tas d’gars qui font la foire

Car pour eux la vie est rose

Pour nous c’n’est pas la même chose

Au lieu d’se planquer tous ces embusqués

Y feraient mieux d’monter aux tranchées

Pour défendre leurs biens nous qui avons rien

Nous autres pauvre purotins

Tous nos pauvres copains qui sont étendus là

Pour défendre le bien à tous ces gars-là

 

Ceuss’ qu’on l’pognon ceux-là reviendront

Car c’est pour eux qu’on s’crève

C’est pas fini car les griffetons[1]

Vont tous se mettre en grève

C’est à vot’ tour messieurs les gros

De monter su’ l’plateau

Vous qui avez voulu la guerre

Payez-la d’votre peau[2]

 


[1] Simple soldat.

[2] Collectage oral Michel Colleu, enregistré en 1977 à Yebleron (76) auprès de Mr Dehais. Mais aussi divers cahiers de chansons manuscrits, coll. Cl. Ribouillault.

 

 

14- Nous sommes de pauvres troupiers Anonyme. Feuillets manuscrits, coll. CR – trad. Adieu belle Angélique.

 

Dans cette autre chanson de lassitude sinon de révolte que la mélodie traditionnelle installe comme une marche lente et irrésistible, une grande partie des obsessions et des rancœurs des Poilus se retrouve : fatigue, corvées, nourriture, commandement, corruption, familles, mort des copains, eau et boue, politiques, désir de paix…

 

Nous sommes de pauvres troupiers

Pauvres troupiers en misère (bis)

Quand on est éreinté

Qu’on ne peut plus marcher

Pour nous faire continuer

On parle de nous boucler

 

On nous offre un repos

Un repos bien minime (bis)

Et toute la journée

Ce n’est que des corvées

Pour nous récompenser

On couche sur le fumier

 

L’cap’taine dit mes enfants

Qui relevez de tranchée (bis)

Pour nous mettre d’aplomb

J’vous offre un bon gueuleton

Je vous donne des créquouis[1]

Qui seront bien rôtis

 

Tous nos chefs à l’arrière

S’en fichent plein la poire (bis)

Et Pitou et Brindjon

Ces deux pauvres troufions

Pour boire un petit coup

Attendent leurs cinq sous

 

Si les mecs de l’arrière

Veulent continuer la guerre (bis)

Il faudra leur crier

A tous ces embusqués

D’venir prendre position

Ou j’mettrons les bâtons

 

Quand ils auront fait huit

A dix mois de tranchées (bis)

I’ reviendront sans retard

Ils en auront tous marre

I' seront tous convaincus

Qu’on n’peut en faire plus

 

Il est temps d’faire sonner

L’heur’ de la délivrance (bis)

Et de rendre aux mamans

C’qu’il leur reste d’enfants

Et aux femmes leurs maris

Qu’elles réclament à grands cris

 

De ces pauvres innocents

Beaucoup manquent à l’appel… (bis)

Courage pauvres femmes et mères

Car ceux qui vous sont chers

Beaucoup dorment là-bas

On ne les oublie pas

 

Messieurs les gouverneurs

De notre pauvre France (bis)

Assez de sang versé

Il faut signer la paix

Si vous le fait’ trop tard

On va sauter l’rempart

 

J’ai fait cette chanson

Une nuit de relève (bis)

Dans l’eau jusqu’aux genoux

Et tout couvert de boue

Je tomb’ dans le bouillon

En poussant des jurons

 

J’ai fait cette chanson

C’est pour leur faire comprendre

Que nous sommes fatigués

Las de tant de souffrances

Et ce que nous voulons

Faut leur crier bien haut

C’est la paix sans retard

Nous en avons tous marre

 


[1] Mauvaise nourriture. On trouve : Morceau de cartillage (de couleur blanche) attaché à la viande du porc.

 

15- Les totos Anonyme. Cahier manuscrit de prisonnier, coll. Geneviève Rabanit. Air d’après The cat came back, 1893, Harry Miller et Elle est revenue de Christiné.

Dans les camps de prisonniers, comme dans les tranchées, la promiscuité et le manque d’hygiène font les parasites les compagnons désagréables du quotidien, souvent désespérants dans leur résistance et, paradoxalement, sources d’un humour dérisoire. Nous avons voulu témoigner de la présence culturelle des rythmes syncopées, présente en Europe depuis les années 1890 (à travers, par exemple, le cake-walk), tout comme des sons klezmer de la clarinette, attestés par des enregistrements, à Odessa et Istanbul, vers 1900, avant leur explosion à New-York.

 

L’autre jour je trouve dans ma chemise

Un régiment entier de poux

Qui me bouffaient malgré ma mouise

Et m’dévoraient de bout en bout

Le lendemain dans une cuvette

Sans crainte je les ai mis bouillir

Le soir même la conscience nette

J’ai remis ma chemise avec plaisir

 

Les sales bêtes sont revenues

Le lendemain matin

Mais je les sens qui remuent

Du soir jusqu’au matin

 

Voulant à tout prix m’en défaire

Je remarquai qu’un de nos copains

Leur faisait la chasse et sans murmure

Les tuait dans tous les coins

Sans qu’ils aient le temps de faire leur prière

Entre nos pouces ils ont claqué

Et le soir je me dis mon vieux frère

Je vais faire des rêves étoilés

 

Enfin je pensais ressource suprême

Au papa Kobb[1] je commandai

Du riz de l’orge et de suite même

De la bonne colle ça c’est parfait

À tous gars comme seule pitance

Pendant huit jours je fis bouffer de cette cuisine

   Dieu quelle bombance Dieu quelle bombance

   J’espérais bien qu’ils en crèveraient

 

   Je me suis dit il n’y a rien à faire

   Pourtant je veux encore essayer

  Une bonne purge ferait l’affaire

  Comme ça je serai débarrassé

  À tous nos poux femelles ou mâles

  J’vais donner de l’huile de ricin

  Et tandis qu’aux chiottes ils furent pâles

  Je me suis trotté à fond de train

 

  Mes chers amis la chose est claire

  C’est perdre son temps que d’insister

  À quoi bon leur faire des misères

  Chacun a le droit d’exister

  Et sûrement qu’à la frontière

  Lorsque vainqueurs nous passerons

  Ils se débineront ventre à terre

  Et plus jamais ne reviendront

 

  Car ils auront la frousse

  De tous les poux français

  Qui courraient à leurs trousses

  Si chez nous ils entraient.

 


[1] Sorte de cantine ou de coopérative du camp.

 

 

16-  Jamais permissionnaires Anonyme. Cahier manuscrit du front d’Orient, 1919, coll. CR - Air d’après Ne te fais pas soldat, fréquent dans les cahiers de chansons.

 

 L’une des grandes injustices de la Grande Guerre concerne les soldats du Front d’Orient qui, en plus de la rareté voire de l’absence de permissions leur permettant de rentrer auprès des leurs, revinrent en France bien souvent après le 14 juillet 1919 et les fêtes de l’Armistice, dans une quasi indifférence. C’est Henri Gaultier, grand-oncle de Claude Ribouillault, qui imagina de chanter ces couplets manuscrits sur un air de son répertoire.

 

Voilà bientôt dix-huit mois que l'on quitta la France

Le cœur un peu ému mais remplis d’espérance

Tu te souviens, Poilu, d’avoir dit au revoir

À la côte française en levant ton mouchoir

Pendant qu’on s’éloignait sur une mer sans houle

Et le bateau glissant sous les yeux de la foule

Tu disais simplement qu’il est loin mon clocher

Bigre c’est un shrapnell[1] qui vient de ricocher

La blessure aujourd’hui serait mauvaise affaire

Car l’on va faire un état sur les permissionnaires

 

Nul ne chantera la romance, la romance Poilu

 Cheminot du sérail, paria de l’armée

 Ta gloire est pour toi seul, on ne la connaît pas

 On ignore ta vie et même ton trépas

 Depuis des mois tu tiens sans repos et sans trêve

 Peut-être qu’on voudrait te reléguer mais… mais…

 Tu tiendras jusqu’au bout et quand à la relève

 Pense z-y bien mais n’en parle jamais

 Les Poilus d’Orient deviendront légendaires

 Vite dressez l’état pour les permissionnaires

 

Pour fêter la victoire ? Ô misérable frère

 Qui connaît le trépas de l’humaine misère

 Tu n’auras même pas de consolation

 D’entendre dans Paris la grande ovation

 Quand tu t’amèneras près de l’arc de triomphe

 Tu le regarderas comme un inconscient

 Car chez eux les Poilus auront tous mis les voiles

 Et tu resteras seul, cheminot d’Orient

 « Poilu d’Orient, dira le dictionnaire

 Toujours au front, jamais permissionnaire !!! » 

 


 

 

17- Adieux Anonyme, dédié au caipatine Desré. Feuillet dactylographié, coll. CR – Air original.

 

Issus d’une série de textes trouvés en Normandie sous la forme de carbones tapés à la machines, ces émouvants couplets illustrent d’une façon dépouillée la présence de la mort.

 

Mon capitaine on vous regrette

Certes on ronchonnait parfois

Quand on remuait tout ce bois

Les troupiers ont mauvaise tête

 

Mais on était fier je l’avoue

D’avoir le plus joli secteur

De regarder d’un air moqueur

Les voisins mar(cher dans la boue

 

Et puis vous êtes un soldat

Nous avions la ferme espérance

De vous suivre avec confiance

Au beau jour du prochain combat

 

Dans la première compagnie

Parmi le Sixième invaincu

C’est j’en suis sûr la plus hardie

Vous étiez le premier poilu

 

Ne pas vous voir à notre tête

Nous sera dur quand pour l’assaut

Il nous faudra faire le saut

Mon capitaine on vous regrette…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18- Lettre de Poilu Feuille volante imprimée : Les chansons du front par C. V ALLIER dit FREJUST du 117me Territorial, le 26-01-l6, coll. Geneviève Rabanit – Air de La valse brune de Georges Krier, 1909.

 

Cette chanson provient de l’importante production de ce chansonnier, sous forme de petits-formats imprimés. La forme « lettre » est particulièrement récurrente. Ce n’est pas un hasard, quelques décennies après l’avènement de l’école obligatoire et l’explosion de la carte postale, par exemple, juste avant 1900. Ce lien écrit  du courrier prit une place essentielle dans le quotidien des familles et des soldats.

 

Ma chère Anna je t’écris cette lettre

Pendant que j’ suis tout seul dans mon gourbi

Et comme j’ai beaucoup de choses à mettre,

Excuse moi si j’écris tout petit.

Ici la vie n’est pas très rigolboche,

On ne dort pas chaque fois qu’on a sommeil

A cause qu’en face il y a ces cochons d’boches

Qui nous tiennent en éveil.

 

Pendant que les balles,

Que les obus en rafales,

Font leur besogne infernale,

Je suis sans émoi…

Et dans la tranchée

Par cette belle matinée

Ma chérie ma bien aimée,

Je ne pense qu’à toi.

 

J’ sais bien qu’aussi faut penser à la France,

Qu’il ne faut pas ne songer rien qu’à soi.

Devant l’ créneau je t’assure que j’y pense

Et les copains peuvent compter sur moi.

Mais d’main matin, dès que viendra la relève

Chassant au loin les soucis du devoir,

Je s’rai bercé par le plus joli rêve

Car j’espère te revoir !

 

Au petit post’ quand ]’ suis en sentinelle

A quelques pas seulement de l’ennemi

J’entends mon cœur qui doucement t’appelle

Et je te
vois
me sourire dans la nuit..

A l’instant même ou je t’écris cette page.

Dans mon gourbi qu’ est c’pendant pas bien grand

A coté d’ moi je sens ta douce image

Qui me regarde tendrement.

 

D’puis un moment j’entends qu’dans ma musette,

Y a des souris qui bouffent mon chocolat,

Mais que veux-tu je laisse faire ces p’tites bêtes

Pour un empire j’ n’ me dérangerai pas ;

Je n’ai pas l’temps d’m’occuper d’ces histoires

Parlons tous deux dé notre bel amour,

Faisons des vœux pour la prochain’ victoire

Et pour mon prochain retour.

 

Pendant que les balles,

Que les obus en rafales,

Font leur besogne infernale !

Ton futur mari,

Au bas de ces lignes

Prenant son air le plus digne,

Mouille son crayon et signe :

Ton poilu chéri.

 

19- Myrta Manuscrit, brouillons pour des revues de seconde ligne. Poème et musique notée de Léo Dupin (?) à mon glorieux camarade breton P. Kervadec. 10/12/1917.

 

Rares sont les textes de chansons qui nous soient parvenus avec des musiques originales, alors que le « sur l’air de » était monnaie courante. C’est le cas pour ce chansonnier des revues de seconde ligne, qui évoque à plusieurs reprises, avec une poésie sentimentale encodée et un vocabulaire très soutenu, la présence des prostituées (BMPP, Bordels Militaires Pour Poilus) en seconde ligne.

 

Le jour s’ouvrait quand je l’ai vue

La blondinette au pâle teint

Qu’un agréable espoir remue

Et qui légère sous la nue

Baigne ses yeux noirs de lointain

 

Nonobstant trois années de guerre

Elle est belle plus qu’au départ

L’affre a éclipsé le vulgaire

Elle a perdu ce que naguère

Elle avait d’étrange, d’épars

 

C’est que pareille à l’épousée

Chaque matin et chaque soir

Avec ferveur sous la rosée

Qui lentement l’a irisée

Myrta sourit : « Bonjour, Bonsoir ! »

 

« Bonjour mon gai soldat de France

Bonsoir petit amant chéri

Je t’accompagne ! L’espérance

Luit de la proche délivrance

Et du riant laurier fleuri ! »

 

Myrta ! Myrta ! qui ne l’a vue

Cette enfant qui gagne son pain

Et puis trottine dans la rue

Sourde aux désirs de la cohue

L’esprit toujours à son Alpin !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20- Odessa / Liban Anonyme. Cahier manuscrit, version située à Beyrouth (Guerre du Levant, 1920) de la chanson des soldats et marins qui refusèrent de combattre la révolution soviétique en Crimée en 1919 (Mutineries de la Mer Noire). Air des Costauds de la lune de B. Poupon/M. Philip.

 

Il s’agit, avec la Chanson de Craonne, de la plus forte des chansons de révolte contre la guerre, avec une coloration politique évidente. Là encore la mélodie choisie contraste avec le ton par sa douceur. Ici, alors que l’original fut écrit bien plus au nord et un an au moins auparavant, nous proposons une version libanaise qui montre la faculté des chansons, même engagées et interdites, à circuler et à varier (même en gardant le titre et quelques mots du modèle).

 

Quand la guerre fut terminée

Chacun de nous eut l’espérance

Qu’on allait bientôt embarquer

À destination de la France

Faisant une partie de Manille

L’on se faisait part de sa joie

D’aller revoir sa famille

Quittée depuis plus d’18 mois

 

Quand venait le soir

Ont versait l’espoir

Avec ivresse

D’aller embrasser

Ses parents sa moitié

Sa maîtresse

On n’se doutait pas

Qu’en France là-bas

Notre patrie

Venait de décider

De nous embarquer

En Syrie

 

On apprit un jour au rapport

Qu’il y eut dans chaque compagnie

On apprit par le sergent Major

Qu’on montait sur l’Californie

Chacun de nous perdit courage

Disant qu’on n’embarquerait pas

L’on serrait les poings avec rage

Mais personne ne se révolta

 

Quand venait le soir

Ce n’était plus de l’espoir

Ni de l’ivresse

Qui gonflait nos cœurs

D’un grand souffle de bonheur

D’allégresse

C’étaient des murmures

C’étaient des injures

Les cris de rage

Pour nos députés

Et tous ces assoiffés

De carnage

 

Après six jours de traversée

On arrive à Beyrouth

Les chérifs[1] saluent notre arrivée

Un coup de canon et de vintofka[2]

On nous joignit aux légionnaires

Un corps composé d’officiers

Pour nous faire tirer sur nos frères

Car les chérifs sont inoffensifs[3]

 

Vous qui avez le poignon

Tout un tas d’actions

Capitalistes

Pour les encaisser

Hâtez-vous d’embarquer

Au plus vite

Car les vrais poilus

Ceux qui ont combattu

Pendant la guerre

Sont bien décidés

À ne plus s’entre-tuer

Entre frères

 

Amis souffrons tous en silence

Jusqu’au jour de la libération

Prenons notre mal en patience

Nous serons bientôt à la maison

Avant de partir pour la France

Nous achèterons un cadeau

Qu’on portera le jour de l’échéance

Aux députés à Clémenceau

 

On leur chantera

Ce petit refrain là

À perdre haleine

En Syrie Messieurs

Il y avait plus de pognon

Ce n’est pas de veine

Il y avait que des marrons

Nous vous les rapportons

Faites pas les bégueules

Comme nous sommes honnêtes

Nous venons vous les remettre

Sur la gueule[4]

 


[1]  Bolchéviks dans la version plus connue.

[2] Fusils.

[3] Car les Bolchéviks sont ouvriers, dans la version plus connue.

[4] Cahier d’André Phélix, Langon (33), communiqué par la famille, Langon, Gironde.

 

 

22- Le retour du Poilu. Anonyme. Recueil Vieilles chansons du Bocage Vendéen, de Bourgeois.

« Cette chanson a été chantée pour la première fois à la Société des Beaux Arts, à Nantes, le 16 mars 1921, par Mlle Renée Duler, divette du Grand Théâtre » - Musique originale notée.

 

C’était un p’tit soldat

Du temps de la Grande Guerre

S’en allant au combat

Sa gourde en bandoulière

Pour boire à son tour

Pour boire à son tour

Pour boire à son tire lire

Pour boire à son tour loure

Pour boire à son tour

 

Adieu, parents, amis

Au revoir Madeleine

C’est pour sauver l’pays

Faut pas vous faire de peine

Pour boire à votre tour...

 

La goutte à boire là-haut

Là-haut la goutte à boire

C’est le refrain d’l’assaut

C’est le refrain d’la gloire

Pour boire à son tour...

 

Blessé perdant son sang

Il tombe en défaillance

Mais il reprend son rang

Grâce au bon vin de France

Pour boire à son tour...

 

Ayant bravé la mort

Et connu la misère

Un jour avec transport

Il reçut la croix d’guerre

Pour boire à son tour...

 

Dis-nous, petit poilu

Poilu couvert de gloire

Que nous rapportes-tu

Avecque ta victoire ?

Pour boire à ton tour...

 

Je vous rapporte enfin

L’Alsace et la Lorraine

Et du vieux vin du Rhin

Ma gourde en est toute pleine

Pour boire à mon tour...

 

Mais je rapporte aussi

Oubliant toute peine

Oh ! Bonheur infini

Mon cœur à Madeleine

Pour boire à notre tour

Pour boire à votre tour

Pour boire à son tire lire

Pour boire à son tour loure

Pour boire à son tour